« Le monde ne peut pas vivre sans utopie et il en inventera de nouvelles », écrit Enzo Traverso dans son ouvrage Ou sont passés les intellectuels ? (Textuel, 2013). Les réflexions de cet éminent historien et professeur de science politique ne peuvent que nous à amener à nous emparer de la question des idéologies dans la politique et à l’urgence de les remettre à l’ordre du jour. A l’heure où la gauche socialiste française sombre dans les querelles de personnes au lieu de débattre d’idées, où le chef d’un gouvernement prétend connaître mieux que quiconque l’archaïsme et la modernité, il est plus que temps d’imposer le retour à la raison et aux rêves qui sont bien loin d’être antagonistes.

Ne nous trompons pas, Manuel Valls correspond totalement à cette nouvelle « élite » politique qui privilégie la maîtrise de la gestion à celle des idées. Un proverbe yiddish dit « L’homme pense, Dieu rit », mais il semblerait que malheureusement, l’homme se contente d’agir sans se soucier de réfléchir pendant que Dieu, « cette chose aveugle et sourde qui erre majestueusement dans le ciel », selon la définition qu’en donne Boualem Sansal, poursuive son chemin, les traits déformés mais l’idéologie triomphante. Le XXIe siècle est l’ère de la désidéologisation, les grands concepts et l’engagement des universitaires ont été remplacés par le règne de la communication et le report de faits. Seule la réaction politique ou religieuse a su comprendre l’importance de se nourrir d’idées et de chercher à les imposer à la société, le champ ayant été laissé complètement libre par la seule alternative pourtant possible : la gauche.

Gaël Brustier, chercheur en science politique, a très bien expliqué cela dans son petit livre sur Gramsci (Cerf, 2015) : le PS a abandonné son projet de société, en le remplaçant par l’idée européenne et l’inclination devant le néolibéralisme. Si la « stratégie d’hégémonie culturelle » du PS est aujourd’hui inexistante, c’est parce que la gauche française a préféré fermer les yeux sur l’échec de l’Union Européenne et son impuissance s’est révélée dans son incapacité à proposer un modèle culturel et à prendre part dans les débats suscités par l’extrême-droite. Au lieu de se laisser enfermer dans le clivage nationalistes/européens imposé par l’extrême-droite en substitut à la traditionnelle séparation droite/gauche (Christian Salmon, Les dernières heures de la Cinquième République, Fayard, 2014), le rôle de la gauche est justement de donner sa version de l’identité nationale, de la nation, et de dire haut et fort que le modernisme ce n’est pas rejeter la question sociale au rang secondaire mais bien de s’en emparer et d’y répondre.

Dans le dernier numéro de la revue Incidence (n°11: Le sens du socialisme, Le Félin, 2015), Bruno Karsenti revient sur le concept de socialisme. Oui, le socialisme peut être moderne, non pas dans un sens radical et révolutionnaire, mais en repensant la représentation politique et institutionnelle. Le passage à la Sixième République est plus que jamais une alternative crédible. La nation doit être pensée comme une espérance pour l’Europe, comme un moyen de donner plus de droits sociaux et d’émanciper les citoyens de l’oppression dictée par la finance mondiale, avec la complicité des dirigeants. Et si le véritable problème était le fait du manque de courage cruel des hommes politiques ? Le rôle de la nation ce n’est pas de diviser et de hiérarchiser les individus, mais de les protéger grâce aux lois. Un vrai projet européen et socialiste, ce serait l’unification des protections universelles et des droits sociaux. La crise identitaire que traverse l’Occident trouve sa résolution dans le socialisme moderne. La solidarité doit être la ligne de conduite, face à la société contractuelle et dérèglementée en développement. Tant mieux si le monde s’ « ubérise » et si les individus s’autonomisent, pourvu que cela soit accompagné de garanties de protection. Cela doit venir de la politique, et non pas uniquement de la société civile. Qu’attendons-nous pour véritablement sortir de cette impasse « postidéologique » et de ce marasme « humanitariste » où les Droits de l’Homme servent aussi bien à justifier la guerre en Irak en 2003 que les bombardements des civils syriens, où les « valeurs de la République » sont utilisées pour créer des apatrides, et justifier le refus français d’accueillir des migrants fuyant une guerre mondiale ?

La gauche moderne, c’est refuser les exigences du néolibéralisme à l’œuvre, c’est investir dans un service public européen fort et harmoniser les politiques sociales et fiscales, c’est renégocier les traités de l’UE, sortir de cette pseudo-démocratie dictée par les « experts » non-élus, c’est remettre les dettes à zéro, soutenir les petites et les moyennes entreprises au lieu de se courber devant les multinationales, c’est séparer les banques de dépôt et les banques d’investissement, c’est passer à la transition écologique dans les faits, c’est accorder plus de crédit à la recherche et aux sciences sociales, c’est redonner à l’école son rôle initial : la culture et non pas le « savoir matériel ». C’est néanmoins faire preuve d’un peu moins d’hypocrisie et de résignation.