La démocratie populaire ne s’exerce pas sans territoire, objets ou frontières, en clair sans souveraineté. Il n’y a pas lieu d’opposer souveraineté, universalisme de la République et l’internationalisme, mais bien plutôt de comprendre leurs résonnances profondes, leurs dépendances mutuelles.

Le choix démocratique dans la gestion économique, des biens communs et de la propriété privée requiert la capacité à faire respecter ces choix. Sans capacité de régulation la démocratie n’est plus qu’agitations politiciennes sur des sujets connexes. L’économie est alors entièrement tournée vers la satisfaction du taux de rendement marginal du capital au niveau de l’économie mondiale et n’est plus consacrée à l’efficacité de la création de valeurs au service du plus grand nombre. La délimitation, l’espace et ainsi la frontière ne sont pas une création de glorification de la nation ou de l’identité, mais des conditions nécessaire d’exercice de la démocratie. Car il n’y a pas de démocratie sans souveraineté. Il est vital d’ancrer à nouveau la souveraineté dans la modernité afin de ne pas se retrouver à en nier l’importance faute de l’avoir comprise et travaillée au cœur de notre programme.

Sans souveraineté, il n’y a pas de respect de l’esprit des lumières et des valeurs qui nous sont chères, héritées d’une vision positive et émancipatrice de la Révolution Française, la liberté et l’égalité. Socles de l’identité française, elles sont aujourd’hui discutées car elles sont incomplètes. L’égalité femme-homme n’est pas effective. L’histoire égalitaire et inclusive de la société française dans toutes ses composantes d’immigration et de luttes sociales reste à construire pour produire une histoire complète. La lutte pour l’égalité économique et sociale connait-elle une certaine régression, avec le retournement lent d’indicateurs historiques (le douloureux retournement de l’indicateur d’espérance de vie en bonne santé à 60 ans l’an dernier…). Néanmoins, un espace souverain permet la discussion, la confrontation aux promesses déçues car il est seul en mesure de favoriser ces promesses en premier lieu. Seule la souveraineté empêche la course au relativisme absolue des choix démocratiques et permet l’affirmation positive d’une identité nécessairement changeante, et non essentialiste. La souveraineté permet de faire valoir le droit du sol sur le droit du sang et de contrer le relativisme.

La souveraineté n’engendre pas un refus de dialogue interculturel ou un défaut de langage commun. Au contraire elle préserve la nuance du langage et du dialogue continu, la capacité à se remettre en cause et à évoluer culturellement. Elle évite la lente agonie d’un démembrement culturel et social dans le mainstream qui s’impose sans être choisi, qui abrase les aspérités plutôt qu’ils les comprend et les engage en réflexivité. Ainsi, espère-t-on favoriser le dialogue en abrasant les différences. On condamne la souveraineté coupable d’uniformisation et d’hégémonie totalitaire tout en magnifiant les différences culturelles ; sans se rendre compte que l’un et l’autre se renforcent. L’abolition totale des souverainetés fait beaucoup plus pour l’idéologie rampante du choc des civilisations ou du marché-roi comme horizon de société, que l’inverse.

Tout le monde aujourd’hui s’embrase sur la laïcité, création juridique de régulation des religions dans l’espace publique, qui a montré sa puissance de résistance aux esprits du temps. La laïcité est une régulation active de la place de la religion dans la société pour assurer à l’individu la protection de l’Etat et la neutralité de l’espace public dans son intégration indifférencié au peuple. Or la laïcité, elle fonctionne ! Personne ne songe à questionner et défendre la souveraineté qui elle se meurt de tant d’indifférence, alors qu’elle est la condition sine qua non d’existence de la démocratie.

Pour tuer la souveraineté tous les artefacts sont bons. Elle serait uniquement l’outil nationaliste et patriote. Elle serait ipso facto le refus d’une modernité économique et sociale immuable. Elle serait le refus de la société par l’Etat en étant la société-Etat ou la souveraineté ne serait que la manifestation de la domination de l’Etat sur le corps social. Que d’erreurs !

Un Etat souverain n’a que faire de la fierté nationaliste ou patriote. Il n’en a pas besoin pour exister, il peut actualiser son visage à celui de son peuple réel et pas de son peuple fantasmé. Sûrs de ses forces et de ses faiblesses, un Etat souverain démocratique exerce des choix avec lesquels viennent des responsabilités. Nul besoin de bonapartisme, d’injonction incessante « aux valeurs de la République », aucune règle de droit n’est en danger. Nul besoin non plus de refuser l’immigration ou la multiplication d’asiles politiques. A l’inverse la discussion des règles et des procédures de manière démocratique peut renforcer l’objectif d’immigration et d’asiles en France.

La souveraineté n’est pas plus une confiscation par le niveau étatique. Rien n’indique que la souveraineté soit l’apanage de l’Etat en tant qu’organisation bureaucratique. Il n’y a là une inertie historique qui voudrait assimiler centralisme à la souveraineté. Or, la délimitation des pouvoirs de décision de chacun (individus, groupes sociaux etc) dans des espace- temps précis est également une question de souveraineté. L’écologie, seul horizon souhaitable au 21ème siècle, pose bien ces enjeux. Même si les enjeux écologistes sont internationaux et diffus, seules des autorités légitimes disposant de capacité sur des territoires précis peuvent prendre leurs responsabilités et dessiner en conscience collective ce nouvel horizon de promesse. La question est bien celle du choix du niveau d’exercice de souveraineté pour avoir la meilleure efficacité pour faire respecter des choix démocratiques.

La souveraineté serait anti-Européenne, selon des politiques mal inspirés qui ressurgissent tout le temps dans le débat public. La souveraineté ne s’oppose pas à l’Europe, si l’Europe ne s’oppose pas aux choix démocratiques de chaque niveau de souveraineté. Si c’est le cas, l’impossibilité constatée doit conduire invariablement à préférer le choix démocratique des institutions au risque de générer un instant fasciste autoritaire. L’Europe en elle-même ne pourra prétendre à une souveraineté que si elle est l’exercice démocratique d’un peuple européen. Ce qui suppose l’existence d’un peuple européen d’une part, et une démocratie européenne d’autre part sur les éléments constitutifs de cette souveraineté. Aujourd’hui, il y a création d’un « peuple de fait » lié dans son destin, le peuple de l’Euro, qui n’a aucun outil démocratique et qui a des intérêts profondément divergents. Il reste à déterminer si les divergences sont liées aux contours nationaux ou non ou s’il on est capable dans des temps raisonnables de solliciter des changements agréant à l’ensemble des souverainetés.

Force est de constater que les lignes de fracture sont encore aujourd’hui fortement liés aux espaces nationaux. Crier « Vive l’Europe ! L’Europe c’est la paix du couple franco-allemand ! L’Europe c’est l’avènement d’une puissance millénaire » ne suffit pas à rendre toutes ces questions nulles et non avenues et à rejeter la question de la souveraineté. S’il n’y a pas de peuple de l’Euro, il ne peut y avoir d’Euro. S’il y a un peuple de l’Euro, alors qu’il prenne la souveraineté sur les mandats de ses organes gouvernants, et que l’on organise l’équilibre des pouvoirs y compris pour protéger les minorités et l’émergence d’effets spatiaux concentrateurs de richesse… En effet, l’un des enjeux des démocraties modernes est la protection des minorités, et le respect de leurs droits. Si l’Europe doit dans la douleur arracher sa souveraineté, soit nous allons rejouer la guerre de sécession américaine avec une confrontation Nord-Sud, soit il convient de refuser la violence symbolique et réelle de la majorité démographique.

Si l’Europe doit être une souveraineté efficace, elle ne peut être l’organisation de la fin de la souveraineté démocratique. Ou alors elle finira une fois de plus dans un déchirement violent sous des coups habiles qui organiseront l’abandon de la démocratie au nom de la reconquête de la souveraineté.

La souveraineté serait une négation de la société parce qu’elle se confond à l’Etat puissant. « Le gouvernement de soi-même et des autres », objet d’études emblématique de Foucault, et de bien d’autres à sa suite, a pourtant largement remis en cause cette vision restreinte de la souveraineté. Pourquoi dissocier la souveraineté de cette quête de la vérité dans son gouvernement propre et dans celui de la société qui caractérise la philosophie ? Pourquoi la souveraineté serait nécessairement du côté des structures, comme si elle en était une elle-même ? Et quand bien même la souveraineté serait une structure, actant par là son caractère immanent voire transcendantal, pourquoi serait-elle liée à l’Etat autrement que dans une forme particulière, un cas particulier ?

La souveraineté c’est aussi l’éducation collective qu’un peuple se donne à lui-même. C’est aussi la capacité d’une société à tous les niveaux de promouvoir la sauvegarde de l’espèce humaine contre sa destruction, dans une véritable écologie. C’est la capacité de ne pas se faire imposer des choix dont le seul déterminant serait le prix librement déterminé par les forces du marché. Ou d’invoquer un internationalisme qui ne serait qu’une projection de sa détermination collective nationale, soit la négation du choix collectif d’autrui …

L’exigence international et multilatéral de la souveraineté est réelle c’est une conception régulationniste du monde. C’est la capacité par la régulation de préserver la construction d’une autre mondialisation, moins abrasive des différences, et générant un développement plus endogène et plus exclusif.

La conception d’une souveraineté corollaire d’un Etat obèse tient du fantasme d’élites adeptes de la réforme par l’extérieur, d’infantilisation du corps électoral. Or plus la souveraineté politique paraît lointaine, et la menace « extérieure », plus il est tentant de s’arcbouter dans un conservatisme interne plutôt que d’ouvrir un dialogue avec des responsables introuvables.

Personne ne peut nier qu’il y a une perte de souveraineté dans un Etat bureaucratique, dans un Etat paternaliste, patriarcal, classiste, dans la reproduction d’une noblesse d’Etat qui domine les décisions, et incarne l’immanence d’un Etat comme organisation anti-démocratique garant d’un ordre social. Quand les citoyens ne peuvent plus décider par eux-mêmes à travers le vote, quoi que ce soit qui décide à sa place (Etat bureaucratique ou marché triomphant), la souveraineté recule. Une souveraineté apaisée ne s’exprime pas en coercition de la société, comme la laïcité forte ne s’exprime pas en coercition des religions.

Bien au contraire, une vision écologiste de la souveraineté sera à même de réintégrer la souveraineté dans notre souhait de société future. Une société qui agit par souci de préserver l’espèce humaine, et de permettre aux 77 printemps d’un individu normal d’être un chemin de réalisation, et non la création de richesse effrénée pour les autres.