Nous sommes face à un accaparement totalitaire de l’espace public de la pensée. La quête identitaire prolifère dans le culte de l’émotion et de la pensée binaire. L’enjeu est identitaire. L’identité semble remplacer la construction d’une communauté de destin. En prendre acte fait de moi un révolutionné de l’espace public. L’incandescence des appels au bon sens national qui brillerait seul sans nuances ni ambiguités se partage à la froide idéologie de la religion comme catalyseur mondial. Au coeur de ce nouveau système intellectuel, les dominations s’effacent devant une transcendance immédiate retrouvée. Il n’y a plus de questions concernant la construction commune de la société. L’individu lui-même n’a plus à faire face seul à son impuissance devant la mort qui se dessine, à sa propension naturelle à la rêverie, au savoir, et à l’émancipation propre à ses actions personnelles. Ces obstinations ont des noms : insécurité culturelle, appel au peuple, laïcité, droit à la différence, vivre ensemble, pensée victimaire. Au milieu de ces « débats » relayés abondamment par l’air du moment à coup de polémiques hebdomadaires, se dresse au centre des réseaux, lisse et froid, le vide de la pensée. Parfois, ce vide est comblé par une émotion. L’obsession de la marginalité, du seul contre tous, devient un viatique. Il est vrai que les savoirs dominants et les journaux centraux jouent avec le feu. Ils ne relaient des opinions dissidentes que celles qui servent leurs ordres dominants. Ces débats sont plaqués sur les réalités de tous nos concitoyens qui dès lors fouillent frénétiquement leurs vies pour les faire correspondre au débat. Ainsi chacun se sent concerné par ce qu’il traverse dans ces débats ; quand bien même sa vie réelle lui offre une réalité très différente. J’aimerai parfois hurler à chacun de se détourner de ces faisceaux de lumière mortifères pour s’offrir autre chose mais je n’y arrive pas. Je comprends tellement bien moi-même, l’envie et la nécessité que le corps central lui-même mette fin à ces débats. Redonner ainsi à chacun la certitude de son ancrage dans l’humanité, et la force d’expérimenter sa liberté. Il y a dans la brièveté de la vie quelque chose qui nous oblige à en refuser la caractéristique laborieuse au service d’une quelconque transcendance. Ceci doit nous conduire à ne pas porter toute son espérance dans un changement révolutionnaire, ni toute son énergie dans la définition de combats occultes, de forces imaginaires ou de complots. C’est la raison face à la brièveté de la vie qui condamne toute forme de nihilisme, de combats permanents, de guerre totale ou de missions salvatrices à accomplir. C’est cette même raison qui ne peut se satisfaire de l’accomplissement froid des désirs de son ego en compétition animale avec ses semblables. Il faut noter que cette tension entre combats de transcendance et force du désir égotique est au cœur de notre échec contemporain. La fin de l’assurance de classe, de la contemplation, de la vie naturelle, de l’accessible émancipation ont introduit une grande angoisse dans notre verticalité. Le retour des religions, la pulsion identitaire et la redécouverte des fonctions morales ont fait de même de notre horizontalité. A force de quête d’absolu, et dans de tels élans totalitaires, c’est bien la vie qui devient toute relative.